
J'accompagne celles et ceux qui traversent cette même tempête.
Pas en tant que coach, pas en tant que psy.
Mais comme quelqu'un qui comprend, parce qu'elle est passée par là.
On ne m’a jamais ouvertement insultée dans un bureau de direction. Pas de scène, pas d’éclat. Et pourtant, j’ai été maltraitée. Professionnellement. Pendant des années.
Pas de violence spectaculaire, rien qui se voit de l’extérieur. Rien qui laisse une trace visible, un prétexte officiel. Juste des mots qui glissent et coupent. Des décisions qui isolent. Des silences qui pèsent. Des conditions de travail qui usent, petit à petit. Des regards qui excluent. Des mises à l’écart qui passent pour de l’organisation.
La maltraitance au travail, ce n’est pas toujours un cri. C’est souvent un murmure toxique. Elle prend plusieurs visages. Celui, froid, de l’institution. Celui, déçu, des collègues. Celui, brisé, des personnes qu’on est censé accompagner. Je les ai tous croisés. Je les ai tous portés.
Les trois visages de la maltraitance professionnelle
On imagine souvent le harcèlement comme une confrontation directe, un rapport de force visible. Mais la réalité est plus sournoise, plus diffuse. La maltraitance au travail n’est pas qu’une seule chose, elle est un système. Elle peut s’immiscer par toutes les portes :
La maltraitance institutionnelle — quand c’est l’organisation elle-même, impersonnelle et rigide, qui pose les bases de la souffrance. Ce sont des locaux indignes où il fait trop froid l’hiver, trop chaud l’été. C’est le manque de moyens chronique qui t’oblige à faire du rafistolage plutôt que ton métier. Ce sont des décisions imposées d’en haut, déconnectées du terrain, qui sapent ton sens du travail bien fait. C’est, surtout, l’absence de soutien de la direction, ce silence assourdissant quand tu demandes simplement de quoi travailler correctement.
La maltraitance entre collègues — quand ceux qui devraient être tes alliés, tes coéquipiers, deviennent des obstacles. Ce n’est pas forcément de la méchanceté pure ; parfois, c’est de la jalousie qui pousse à te saboter discrètement. Un refus d’aider qui passe pour de la surcharge. Des critiques destructrices déguisées en « feedback constructif ». Une mise à l’écart lors des pauses-café ou des projets importants, qui te laisse progressivement à la marge, invisible.
La maltraitance venant des personnes accompagnées — le visage peut-être le plus complexe à accepter. Quand la souffrance, la détresse ou la frustration des usagers se retournent contre toi. Tu deviens le réceptacle de leur colère : insultes, menaces, parfois même des gestes. Ce n’est pas personnel, dit-on. Mais comment ne pas le prendre comme tel, quand c’est toi qui es là, en face, jour après jour ? Tu absorbes la violence qu’ils subissent par ailleurs, et ton rôle d’aidant devient une cible.
Je les ai tous connus. Parfois séparément, parfois entremêlés, formant une toile étouffante dont il est si difficile de se défaire. Parce que lorsque la blessure n’a pas de bleu, il est plus compliqué de la montrer… et de se faire entendre.
1- LA MALTRAITANCE INSTITUTIONNELLE
"L'équipe n'a plus confiance en toi."
Je me souviens encore de ce jour, comme si c'était hier. J’étais en plein accompagnement avec un enfant polyhandicapé, concentrée sur ce que nous faisions ensemble, quand on m’a appelée pour me convoquer au bureau. On devait faire le bilan de ma période d’essai, m’a-t-on dit. Et là, assise en face d’eux, j’ai entendu des mots qui m’ont glacée. L’équipe n’avait plus confiance en moi, m’ont-ils annoncé. La seule chose qui semblait convenir, selon eux, c’était mon travail au centre de loisirs — et encore, uniquement parce que je faisais, je cite, « juste le travail d’une AVS ».
J’ai senti comme un coup au ventre. C’était plus qu’une simple remise en question : c’était la non-reconnaissance pure et simple de mes compétences, le mépris total pour mon diplôme d’éducatrice spécialisée. En quelques phrases, deux mois d’investissement, d’attention et d’énergie ont été balayés, comme si de rien n’était.
Puis est venue la suite, encore plus brutale. On m’a demandé de prendre mes affaires et de rentrer chez moi, immédiatement. Sans retour possible. Je n’ai même pas eu le droit de retourner à la crèche, de préparer une transition, ou simplement de dire au revoir à cet enfant que j’accompagnais depuis des semaines. Je suis partie sans un mot, sans un geste, laissant derrière moi un lien rompu net, et une partie de moi avec.
"Puisque vous n'êtes pas capable de vous projeter, on a réfléchi pour vous."
Je me souviens d’une autre fois, c’était il y a maintenant près de 2 ans, juste avant que je ne sombre totalement. Je revenais tout juste d’un arrêt de travail — on venait d’annoncer la fermeture de mon service, et l’angoisse était encore là, palpable. À peine trois jours que j’étais de retour au bureau, et j’avais déjà la tête sous l’eau. Juste avant mon départ, on m’avait fait produire treize rapports sociaux en deux jours et demi. Treize. J’étais vidée, épuisée, au bord du burn-out. Tu sais, ce moment où tu sens que tu tiens à un fil.
Et c’est là, dans cet état, que le DRH m’a convoquée. Il m’a regardée et m’a sorti, presque froidement :" Puisque vous n’êtes pas capable de vous projeter, on a réfléchi pour vous."
Ils m’annonçaient mon affectation dans un autre service. Le pire, pour moi. Celui dont je m’étais toujours tenue éloignée, par choix, par besoin de préserver un peu de stabilité.
Un fonctionnement que je fuyais depuis des années, avec :
des horaires d’internat : lever aux aurores, finir tard le soir, les week-ends, les jours fériés… plus de vie à côté ;
de l’accompagnement collectif, avec des publics en grande fragilité : personnes présentant des troubles du comportement, des addictions, des personnes âgées marginalisées… un travail exigeant, sans répit.
Aucun respect pour mes besoins. Aucune attention portée à mon état, à ma fatigue. Juste une décision tombée d’en haut, comme si je n’étais qu’un pion sur un échiquier. Un pion qu’on déplace sans lui demander son avis.
Des locaux... sans commentaire
La maltraitance institutionnelle, c’est souvent ça : un quotidien fait de petites choses. Des détails qui, pris un à un, semblent anodins, mais qu’on finit par avaler, jour après jour, jusqu’à ce qu’ils forment un poids insupportable.
Je me souviens, par exemple, du jour où on nous a “installés” dans de nouveaux locaux. On nous a désigné un bureau, une armoire, et voilà. Point final. Pas un centime pour acheter le strict nécessaire : des stylos, des cahiers, même du papier toilette. J’ai passé des semaines à solliciter des dons, à chercher des meubles d’occasion, à mendier du matériel de base. Comme si mon travail commençait par faire la manche. Et tout ça bien entendu sur mon temps personnel.
Et puis il y a eu le déménagement suivant. Cette fois, on nous a parqué dans un endroit qui n’avait rien à voir avec nos missions. Une salle de réunion et de repas borgne, coincée en sous-sol, sans la moindre fenêtre. En ouvrant la porte, l’odeur d’humidité vous prenait à la gorge. Les sanitaires étaient sales, le mobilier couvert d’une couche de poussière grasse. Personne ne s’était soucié de préparer les lieux. Alors on a roulé nos manches, on a nettoyé, déplacé des classeurs, aéré tant bien que mal. Des locaux qu’on n’avait pas choisis, qu’on nous avait imposés malgré tous nos arguments, tous nos rapports. On se sentait comme des intrus dans son propre travail.
Mais le pire, peut-être, c’est quand le soutien fait défaut. Dans une structure médicalisée où j’ai exercé, nous étions quatre éducateurs. Quatre. Et pourtant, notre voix ne portait pas. Le médical écrasait tout, réduisant notre rôle à une ombre. Nos observations ? Balayées. Nos alertes ? Ignorées. Notre travail ? Invisibilisé.
Je me revois autour d’une table avec mes collègues, épuisés, à bout. On en était arrivés à évoquer, sérieusement, une démission groupée. Les quatre en même temps. Parce que quand ta direction ne te soutient pas, quand tes besoins sont traités comme des caprices, quand on te donne l’impression de servir à rien… tu t’épuises. Tu te sens seul, même entouré. Et peu à peu, le doute s’installe : et si c’était moi qui ne comprenais rien ?

2- LA MALTRAITANCE ENTRE COLLEGUES
La maltraitance, parfois, elle porte le visage de ceux qui devraient être tes soutiens. Ceux avec qui tu partages le quotidien, les défis, les coups durs.
"Ton travail c'est de la merde"
Cette phrase, je l'ai entendue si souvent qu'elle résonne encore. Je me souviens de cette responsable. Chaque compte-rendu, chaque projet que je lui soumettais revenait systématiquement avec ce même verdict cinglant : "Ton travail, c'est de la merde. Tes termes sont trop 'éduc spé'. Recommence."
Je tournais en rond. Je ne comprenais plus ce qu'elle attendait de moi. Quand, épuisée, je lui demandais simplement un peu de son temps pour clarifier les attentes, pour travailler sur un point précis, la réponse tombait, toujours la même : "Débrouille-toi. C'est ton boulot." Le soir, je rentrais vidée, les larmes aux yeux, rongée par le doute. Et le lendemain, malgré les heures passées à tout reprendre, ça ne convenait toujours pas. Jamais. Le pire, c'était sur le terrain. Dès que je proposais un aménagement, une piste pour un enfant en situation de polyhandicap, basée sur mon observation et ma formation, c'était balayé d'un "n'importe quoi". Elle remettait en question chaque geste, chaque initiative, comme si mon simple fait d'exister sur son territoire était une provocation.
Le déclic est venu d'une psychologue de Pôle Emploi, lors d'un entretien où je craquais. Elle m'a regardée et a dit, très calmement : "Écoutez-moi bien. Le problème, ce n'est pas vous. Le problème, c'est elle." Ces mots ont fait office de sas de décompression. Était-ce de la jalousie ? La peur que je lui fasse de l'ombre ? Je ne le saurai probablement jamais. Mais cette phrase a mis un nom sur ce que je vivais : ce n'était pas de l'exigence, c'était de la maltraitance.
Le collègue qui refuse d'aider
Je me souviens parfaitement de cette situation, c’était sur un poste précédent. Je venais d’arriver dans un secteur complètement nouveau pour moi : l’accompagnement des personnes bénéficiaires de la protection internationale. Je ne connaissais rien aux procédures, aux démarches, à rien. Et face à moi, il y avait ce collègue, censé me former, me guider. À chaque fois que je lui demandais un coup de main, une explication, c’était le même scénario. Soit il faisait comme s’il n’avait pas entendu, le regard fuyant, occupé à autre chose. Soit il me balançait un "Oui, oui, on verra ça plus tard" en s’éloignant déjà.
Plus tard… qui n’arrivait jamais, bien sûr.
Je me suis retrouvée plus d’une fois le dos au mur, complètement perdue, à devoir me débrouiller seule avec des dossiers complexes. C’était frustrant, et parfois même angoissant. Heureusement, il y avait une autre collègue, qui s'occupait principalement de créer des partenariats au niveau du travail, de repérer les postes pouvant correspondre à notre public... Elle était conseillère en insertion professionnelle. Elle a vu que je galérais, et c’est elle qui, spontanément, a pris le temps de m’expliquer au mieux avec ce qu'elle savait, de me rassurer. Sans elle, je ne sais pas comment j’aurais tenu le coup.
La jalousie qui isole
Aujourd'hui, en y repensant, je me dis que j'ai vraiment pris ma part de jalousie au travail. Et pourtant, moi, ce que je voulais, c'était juste avancer ensemble, en équipe. À force, tout ça m'a peu à peu poussée à prendre mes distances. Comme un réflexe de protection, sans doute. Pour me mettre à l'abri de cette méfiance qui rôde, de ces regards en coin, de cette jalousie qui ne dit pas son nom… de toute cette hostilité silencieuse qui, parfois, pèse plus lourd que des mots.
Quand les portes se ferment les unes après les autres, quand les critiques fusent sans raison, quand on te laisse délibérément en plan… à la longue, tu finis par te replier sur toi-même. Pas par désir de solitude, non. Mais parce que chaque rebuffade, chaque refus, chaque froideur, finit par creuser un sillon de lassitude. On s’éloigne alors, non pas qu’on ne veuille plus des autres, mais simplement parce qu’on a trop mal.

3- LA MALTRAITANCE VENANT DES USAGERS
Et puis il y a cette violence-là, celle dont on parle moins souvent, presque à voix basse. Celle qui vient des personnes mêmes que tu es là pour aider, pour accompagner. Les mots qui cinglent, les insultes, les menaces qui pèsent soudain dans l'air, et parfois, malheureusement, les gestes qui dépassent la parole : "De toute façon, t'en as rien à foutre de nous." La phrase tombe, sèche, et elle te frappe de plein fouet. Ou encore : "Tout ce qui t'intéresse, c'est te faire de l'argent sur notre dos." Et ce classique, qui revient comme un leitmotiv douloureux : "T'es jamais là quand j'ai besoin."
Ces mots, ils font un mal de chien. Parce que tu sais, au fond de toi, que ce n'est pas vrai. Tu as choisi ce métier par conviction, par passion pour les autres. Tu y mets ton énergie, ton temps, une partie de ton cœur. Tu donnes beaucoup, parfois jusqu'à l'épuisement. Alors, quand en retour, ce que tu reçois, c'est de la méfiance, de l'agressivité ou de la violence pure, c'est comme une gifle. Ça remet tout en question.
Alors tu apprends. Tu apprends à encaisser le choc, à prendre du recul, à te répéter que ce n'est pas contre toi, personnellement. Que c'est la souffrance, la frustration ou la maladie qui parlent. Tu te blindes, tu développes une carapace. Mais soyons honnêtes : même si on ne le prend pas "pour soi", ça laisse des traces. Des petites fissures invisibles, une fatigue particulière qui s'installe. On n'en sort jamais tout à fait indemne.

La maltraitance qui avance masquée
Le plus insidieux, avec cette forme de violence, c’est qu’elle ne se voit pas. Elle ne fait pas de bruit. Il n’y a pas de hurlements, pas de gestes brusques, rien qui ne puisse être pointé du doigt comme une preuve évidente. À la place, ce sont des remarques qui glissent, des mots qui piquent sans qu’on sache toujours pourquoi. Des décisions prises dans ton dos, des contraintes imposées sans explication. Un bureau qui devient un champ de mines relationnelles, des outils qui manquent, des délais irréalistes. Un regard qui évite le tien, un collègue qui détourne la tête quand tu entres dans la pièce. C’est l’impression tenace qu’on ne te considère plus, qu’on a oublié que tu es une personne, avec tes limites et ta dignité.
Tout cela s’ajoute, goutte à goutte. Un lundi, c’est une remarque désobligeante. Un mercredi, c’est une tâche supplémentaire jetée sur ton bureau à 17h. Un vendredi, c’est le silence glacial après une idée que tu as proposée. Les semaines passent, et sans même t’en rendre compte, tu portes un poids de plus en plus lourd. Jusqu’au jour où tu te sens vidé(e) de l’intérieur, épuisé(e) avant même d’avoir commencé ta journée, avec cette fissure qui grandit quelque part en toi.
Et le plus cruel dans tout ça ? C’est que souvent, tu ne le nommes pas. Tu ne te dis pas : "Je subis une maltraitance." Non, tu te dis que c’est comme ça partout, que c’est le jeu, le monde du travail. Tu commences à douter de toi : "Peut-être que je ne suis pas assez solide, peut-être que je devrais serrer les dents un peu plus, tenir le coup."
Tu normalises l’inacceptable, et c’est précisément là que réside sa force destructrice.
Ce n'est pas toi le problème
Si tu te reconnais dans ces lignes, je veux te dire une chose : ce n'est pas toi le problème :
Un environnement toxique, ça détruit.
Des conditions de travail indignes, ça épuise.
Des collègues malveillants, ça isole.
Une institution qui ne te respecte pas, ça brise.
Tu n'as pas à accepter ça. Tu n'as pas à "tenir" coûte que coûte. Tu as le droit de dire stop. Tu as le droit de te protéger.

Et toi, vis-tu de la maltraitance professionnelle ?
Pose-toi ces questions :
→ Est-ce que tes conditions de travail respectent tes besoins fondamentaux ?
→ Est-ce que ton travail est reconnu à sa juste valeur ?
→ Est-ce que tu te sens soutenu(e) par ta hiérarchie ?
→ Est-ce que tes collègues sont bienveillants avec toi ?
→ Est-ce que tu as les moyens de faire ton travail correctement ?
→ Est-ce que tu rentres chez toi épuisé(e), avec le sentiment d'être invisible ou rejeté(e)?
Si tu as répondu non à plusieurs de ces questions, il est peut-être temps de regarder ta situation en face. Pas pour culpabiliser. Pour te protéger.
Tu sens que ton environnement professionnel te détruit à petit feu ?
Avant de pouvoir partir ou changer, il faut d'abord te reconstruire de l'intérieur.
C'est exactement ce que t'accompagne à faire le Programme Sérénité :
reprendre pied, retrouver ton calme, te protéger.
Tu veux d'abord qu'on en parle ensemble ?



Séverine
Après 20 ans dans le social, médico-social, insertion... et un burn-out en 2024, j'accompagne aujourd'hui celles et ceux qui veulent se reconstruire et retrouver du sens. À travers Sève et Sens, je partage mes outils, mon vécu et ma bienveillance. 🌿
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